05 Jan 2026

Bordel - Édito par Patrice Spinosi

La fin de l’année aura été marquée par la proposition du député RN, Jean-Philippe Tanguy, de rouvrir des maisons closes. À l’en croire, celles-ci s’envisageraient un peu comme des phalanstères du sexe. Il s’agirait de lieux coopératifs, autogérés par les personnes prostituées elles-mêmes, lesquelles, libérées de leurs proxénètes, seraient, selon le mot du député, « impératrices en leur royaume ». L’idée fera long feu tant elle semble se heurter à des oppositions politiques, morales ou juridiques, mais elle part d’un constat objectif.

En France, le régime légal qui encadre l’activité prostitutionnelle ne fonctionne pas. Il n’existe pas de traitement unitaire du plus vieux métier du monde en Europe. Certains États (Espagne, Italie, Angleterre) font le choix d’encadrer la prostitution sans la pénaliser mais en interdisant son exploitation. C’était auparavant le choix de la France. D’autres pays (Pays-Bas, Allemagne, Suisse) ont choisi le modèle réglementariste en autorisant l’activité prostitutionnelle tout en contrôlant son exercice. Enfin, certains font le choix d’un modèle abolitionniste. L’exercice de la prostitution n’est pas pénalisé mais le recours à celle-ci l’est.

Initié en Suède, ce modèle s’est exporté en Norvège puis en Irlande avant d’être adopté en France par la loi du 13 avril 2016 laquelle est critiquée par de nombreux acteurs du secteur, personnes physiques, associations ou syndicats. Ceux-ci dénoncent le paradoxe d’une législation qui reconnaît la prostitution comme licite mais interdit d’y recourir. Ils reprochent à la loi de nier l’autonomie de la volonté des personnes qui déclarent avoir fait le choix de se livrer à cette activité.

La prostitution consentie constitue la pierre d’achoppement des régimes abolitionnistes. Nul ne sait exactement ce qu’elle représente. Pour les uns, elle ne constituerait que 10 % des travailleuses et travailleurs du sexe quand elle dépasserait 50 % pour les autres. À cette critique juridique s’ajoute celle des conséquences souvent contre-productives du modèle abolitionniste, documentées par plusieurs enquêtes de terrain.

Depuis 2016, il n’y a pas eu de diminution significative de la prostitution ni de recul des réseaux. Parallèlement, la pénalisation des clients a contribué à une plus grande précarisation des personnes prostituées. Elle implique une clandestinité accrue, qui va de pair avec la dégradation du rapport de négociation et les difficultés d’accès aux soins comme aux dispositifs de prévention sanitaire. Les parcours de sortie de la prostitution, qui étaient la grande nouveauté de la réforme, sont en berne faute de moyens alloués. Ils concernaient à peine 900 personnes en 2024 sur 50 à 80 000 personnes estimées se prostituant régulièrement.

Dix ans après la réforme de 2016, le constat est amer. Faute de véritable volonté politique de la mettre efficacement en œuvre, celle-ci semble avoir manqué ses objectifs et relever essentiellement de la posture idéologique. À cette aune, la résurgence du débat sur les maisons closes, initié par l’extrême droite, dépasse la simple provocation masculiniste. Elle trouve un écho plus profond dans l’inefficacité de notre cadre juridique actuel à concilier objectifs éthiques, protection des personnes prostituées et respect de leurs libertés fondamentales.


Edito à retrouver dans la Semaine Juridique Edition Générale # 1