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La honte d’une époque - Édito par Nicolas Molfessis

By: Nicolas Molfessis

On ne sait pas si le ratage, immense, provient d’une submersion de dossiers, de routines dysfonctionnelles, de structures déficientes, de décisions absurdes, d’inattentions coupables, mais qui pourrait en douter ? De cette petite Rosa, violée à répétition, durant des mois, dont les analyses médico-légales, éloquentes, se sont perdues on ne sait où, à Léa, agressée sexuellement par le même homme, père de son amie, dont le signalement sera adressé sans aucune réaction par l’Aide sociale à l’enfance au Parquet et à la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP), que s’est-il passé ? Le diable est là, partout présent dans l’insipide du quotidien de nos administrations. Une procédure disciplinaire pour « comportement inapproprié » qui ne donne pas lieu à dénonciation, un dossier envoyé par la poste qui ne voyage même pas au rythme des diligences d’antan, un mail qui tombe dans une mauvaise boîte, un enlisement dans une incompétence territoriale jusqu’à la décision – que l’on cherche encore à nous expliquer (« on doit interroger le suspect en dernier ») –, de ne pas interpeller celui dont on connaît aussi bien l’identité, l’adresse, la manière d’opérer que le schéma familial et les victimes, on regarde avec effarement tout ce délitement de notre système policier et judiciaire, cette dilution de toute rationalité, ces structures qui ne tiennent plus. On enseigne le droit, mais l’essentiel n’est pas le droit, ce sont ces tuyaux qui sont obstrués, ces rouages, tous ces rouages, grippés, bloqués, ces boulons mal serrés sur des structures défaillantes, qui ne permettent plus la prévention, l’alerte, la réaction, cet aveuglement de personnels débordés, épuisés peut-être, ces recrutements déficients, ces formations qui n’auront pas lieu, ces contrôles qui ne se déclenchent plus, toutes ces insuffisances qui vont nourrir des lâchetés raisonnables.

Car la mort de la petite Lyhanna, une honte dont on ne pourra pas se défaire, est le tragique emblème de ce système défaillant. Les autres cas, tous les autres, se révèlent sous le même jour. À l’école Saint-Dominique, une plainte pour des violences sexuelles incestueuses subies depuis l’âge de 4 ans avait été déposée par le fils de l’un des animateurs, un an avant son recrutement par l’école. Résultat : neuf enfants l’accusent de viol, d’agression sexuelle, de violences, d’atteintes à l’intimité de la vie privée à caractère sexuel et d’exhibition sexuelle. Les enfants se débattent, tentent de dire, avec leurs mots et leurs gestes, cet indicible qui ne les quittera désormais plus. Ils souffrent devant nous : régressions, dépressions, suicides, sorties de vies. Et nous, on fait quoi ?

Et il y a ces chiffres, qu’il faut répéter en se figurant, unité par unité, enfant par enfant, enfant devenu adulte par enfant devenu adulte, parent culpabilisant par parent culpabilisant, ce qu’ils recouvrent : 160 000 enfants sont sexuellement violentés chaque année en France, 6 millions de personnes, 3 enfants par classe, une agression sexuelle toutes les 3 minutes. La famille et l’école, ces deux lieux de la vie enfantine, de l’apprentissage, de l’éducation, de l’épanouissement, sont recouverts de larmes. La justice répond très majoritairement par des classements sans suite (entre 65 et 70 %) et des non-lieux (24 %). Seuls 3 % des agresseurs en matière de violences sexuelles sont condamnés, 1 % dans le cas d’inceste. La Ciivise a déjà détaillé le programme d’une action des pouvoirs publics devenue urgence nationale. Elle vient de le répéter. L’entendra-t-on, pour enfin sortir de la honte ?


Edito à retrouver dans la Semaine Juridique Edition Générale #25


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