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« Solidarité numérique » : l’urgence à l’ère de l’IA - Mustapha Mekki

By: Mustapha Mekki

Quoi de commun entre la division du travail social d’Émile Durkheim datant de 1893 et la Lettre encyclique du Pape Léon XIV sur la Magnifica Humanitas de 2026 ? Leur préoccupation commune pour le lien social et la conscience collective. Elle devient une urgence à l’ère de l’intelligence artificielle obligeant chacun d’entre nous à repenser le vivre ensemble et à construire une nouvelle forme de solidarité. Émile Durkheim observait le passage d’une solidarité mécanique, reposant sur des similitudes et générant une conscience collective forte, à une solidarité organique, qui repose sur l’interdépendance des fonctions. N’est-il pas temps d’en concevoir une nouvelle forme : la « solidarité numérique » ?

L’IA crée en effet des millions de « micro-réalités fragmentées ». Elle réduit le besoin de l’Autre et fragilise les représentations communes. Chacun semble accomplir sa propre tâche sans avoir connaissance de la tâche voisine. Il se crée une interdépendance sans conscience. L’IA désingularise et désolidarise. Telle est la définition durkheimienne de l’anomie appliquée ici à un tiers non humain. À cela s’ajoute une société de l’immédiateté, du présentisme et de l’hyperstimulation (H. Rosa), intensifiée par l’IA au nom d’une plus grande efficacité. Or, « lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion » (Magnifica Humanitas). L’IA accélère également le déploiement de la « gouvernance par les nombres » (A. Supiot) faisant de la quantité un critère de qualité. L’IA devrait limiter son champ d’intervention à la sphère de la normalité, régularité statistique du plus probable, alors que le droit se déploierait dans la sphère de la normativité, qui relève du devoir être et exige la présence d’un tiers, une fonction instituante et une inscription dans le temps (P. Legendre). Avec la gouvernance par les nombres, la normalité déborde sur le domaine de la normativité.

Selon l’alternative proposée par la Lettre Encyclique, faut-il construire une société sur le modèle de la tour de Babel ou suivre les leçons de la reconstruction de Jérusalem par Néhémie ? La solidarité numérique interroge sur la forme du lien qui unit les humains entre eux à travers la machine, et malgré elle. Pour E. Durkheim, l’anomie s’opposait au groupement professionnel, au corps intermédiaire. L’idée du Pape Léon XIV n’est pas très éloignée qui promeut une « écologie de la communication » qui implique, notamment, « le renforcement des corps intermédiaires », accompagné d’une conscience éducative à l’école et au sein des familles. La société numérique doit donc être celle de Néhémie. Tous ensemble et chacun sa part : « la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple », l’ensemble du projet devant inclure les générations futures.

Il est temps de coconstruire une solidarité numérique, aptitude d’une collectivité à conserver les conditions matérielles, cognitives et institutionnelles de la réciprocité entre ses membres malgré la submersion algorithmique. Le Québec avait ouvert la voie, notamment avec la Déclaration de Montréal de 2018, qui prône une IA « compatible avec le maintien de liens de solidarité entre les personnes et les générations ». Pour ce faire, il faut « désarmer » l’IA. L’homme doit rester l’avenir de l’IA et non l’inverse ! 


Edito à retrouver dans la Semaine Juridique Edition Générale #36 


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