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Dans un essai tout en subtilité, Pierre Bayard a fait la démonstration qu’il était pleinement justifié de parler des livres que l’on n’a pas lus (Les éditions de Minuit, 2007). Aussi pousserai-je cette logique à vous recommander pour Noël un livre qui n’est pas même publié, le Journal d’un prisonnier, signé de Nicolas Sarkozy (Fayard, 20,90€). Ma démarche n’a toutefois rien d’original : le site de la FNAC comporte déjà près de 50 avis de non-lecteurs sur le livre, dont celui de Hugo C. : « très instructif et agréable à lire », pour une note jusqu’à présent hélas décevante de 1,5/5. Ne pas lire, c’est aussi se projeter.
Commençons par la performance elle-même : en à peine trois semaines passées en prison, écrire un livre entier (216 pages, 10 pages/jour) ne peut que rendre jaloux ceux dont la hantise de la page blanche paralyse le stylo. L’ancien président de la République y a puisé une inspiration féconde, qui explique la prouesse éditoriale. Elle vient en réalité d’un réflexe de survie, comme l’ont confié ses proches : « le recours à l’écriture est vital chez Nicolas Sarkozy ».
Pourtant, à peine ce Journal était-il annoncé par son auteur sur Twitter, c’est-à-dire dès le lendemain de la levée d’écrou, que les esprits chagrins l’ont brocardé, au prétexte de la brièveté de son séjour à la Santé. Une telle critique est déplacée : toute expérience peut se vivre en accéléré. Mieux, un voyage comme un ressenti se nourrissent bien plus de l’imaginaire que du réel. Octave Mirbeau a bien écrit un remarquable Journal d’une femme de chambre sans que personne ne lui ait jamais reproché de n’avoir pas été soubrette. Les mêmes éditions Fayard ont d’ailleurs publié il y a quelques mois sous le même titre (oui, oui), le Journal d’un prisonnier de G.-W. Goldnadel, emprisonné dans un régime islamo-wokiste imaginaire : une « dystopie » indique-t-il.
Prisonnier, on peut d’ailleurs l’être même à l’air libre, dans les contraintes d’une vie routinière ou la nostalgie d’un temps passé. Ce que Didier Barbelivien sut si bien fredonner : « Maison/Qu’est-ce qui nous tient prisonnier/De tes caves à ton grenier/Les souvenirs, les saisons » (Album Que l’amour, 1995).
Aussi, faisons fi d’une polémique inutile. Il n’est pas besoin d’être Soljenitsyne pour dépeindre un système carcéral. Et le nôtre est désormais décrit de manière parfaitement réaliste, grâce à ce témoignage qui éclaire de l’intérieur : « En prison, il n’y a rien à voir, rien à faire. J’oublie le silence qui n’existe pas à la Santé où il y a beaucoup à entendre. Le bruit y est hélas constant ».
Aussi, à tous ceux qui dénoncent une vaste entreprise de communication, on rappellera le contexte dans lequel s’inscrit la démarche littéraire de l’auteur : « l’affaire Dreyfus a commencé avec un faux ! Le comte de Monte Cristo commence par un faux ! À chaque fois, la vérité finit toujours par triompher, ce n’est qu’une question de temps ». Ici d’ailleurs, encore plus que pour ses illustres devanciers, l’accumulation de condamnations multiplie les risques d’erreurs judiciaires. C’est statistique.
Et puisque tout finit en chansons chez nous, comme le disait Beaumarchais, revenons-y avec Johnny Hallyday (Mercredi matin, 1982) :
Parfois je me joue le coup du tunnel
La lime à ongles, cent mètres, ça presse
Mais je suis con en Edmond Dantès
Et ma fille de l’air bat de l’aile
Alors je me jette sur des pages blanches
Un best-seller de la souffrance
Du croustillant, de la violence
(...)
Mais faut avoir la santé
Enfin façon de parler
« Ne pas lire, c’est aussi se projeter. »
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