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Depuis plusieurs années, j’ai le privilège d’assister aux audiences solennelles de début d’année judiciaire à la Cour de cassation. Celles-ci se tiennent dans la Grand’chambre. Une salle immense lourdement chargée de symboles très troisième République. Un produit de 1892 avec ses ors partout et ses portraits d’angle : Justinien, Charlemagne, Saint-Louis, Bonaparte. La continuité des temps juridiques sous l’autorité de la Loi exprimée en majesté dans la fresque centrale du plafond. Un lieu où l’on se plaît à répéter, et cette année encore, que les chambres réunies reconnurent en 1906 que « de l’accusation contre Dreyfus rien ne reste debout ».
Un lieu où se retrouve le gratin du monde judiciaire. On y arrive en avance, on se salue, on s’adresse les vœux d’usage, on cherche la place qui nous a été assignée selon un protocole savant, et puis on attend que les personnalités du monde politique s’installent au premier rang. Voici celles du jour apparaissant en rang d’oignon derrière le premier ministre avec ce qui me semble être son pull en V… La séance peut commencer. Je les observe de loin et songe à Dominique de Villepin qui s’en était pris en 2006 au premier président Guy Canivet. Un discours raccourci, un départ anticipé, la confusion générale… Je me souviens aussi de l’année 2018. La prise de parole, assez longue, du jeune et fringant président de la République qui nous avait dispensé une leçon de droit.
Face à la salle, revêtu des habits rouges du souverain, le premier président Christophe Soulard prend maintenant la parole de sa voix légèrement voilée au débit régulier. L’énumération habituelle des titres des uns et des autres. Tiens ! Le président de la Cour suprême d’Ukraine est présent. Je sors de ma torpeur ; j’écoute plus attentivement le discours ; il ne ressemble pas tout à fait à celui des autres années. J’y vois plus de gravité et de solennité encore. On y parle du nécessaire respect de l’État de droit, des menaces qui pèsent sur la magistrature, celles qui viennent de l’extérieur du pays, mais aussi de l’intérieur. Me revient en mémoire « La vague », le film glaçant de Dennis Gansel. J’ai soudain l’impression qu’elle n’est plus très loin cette vague, prête à nous submerger. Arriverons-nous à lui résister ? L’État de droit, la magnificence de cette salle d’apparat, le milieu politique du premier rang, tous ceux qui m’entourent et moi-même…
Le premier président cède la parole au procureur général Rémy Heitz. Privilège du parquet : celui-ci se lève. La voix est plus forte, les intonations plus contrastées, mais le fond du discours demeure le même. En l’écoutant, je finis par ressentir, physiquement, l’aspect puissamment régalien de l’institution judiciaire ; je comprends ce que peut signifier ce qu’on appelle le corps des magistrats. Ce n’est plus seulement d’État de droit dont on parle mais de l’incarnation de l’État, d’un État qui pourrait vaciller, d’un État qu’il faut renforcer en renforçant la place du parquet dont le défaut d’indépendance ne lui permettrait peut-être plus de jouer, le jour venu, son rôle de gardien impartial du droit.
Le procureur général se rassoit, le silence se fait, plus lourd qu’à l’habitude. Il faut sortir ; c’est comme toujours la cohue. Dans le long couloir de la première présidence se tient un sobre buffet. Je parviens à saluer quelques amis dont un juge français sanctionné par une puissance étrangère qu’on croyait alliée. Décidément, ce début d’année est bien particulier et je n’ai plus envie de sourire.
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