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Monsieur le Premier ministre - Édito par Wanda Mastor

By: Wanda Mastor

Lionel Jospin est décédé le 22 mars 2026. Les louanges pleuvent comme « les larmes à gauche » pour reprendre la une du journal Libération. Il est un fait que le monde politique – et la période électorale que nous venons de traverser ne fait pas exception – est aussi cruel qu’il peut devenir doux, le temps d’un instant posthume. J’ai beau chercher, je ne trouve pas un mot négatif ou un compliment nuancé à propos de celui qui fut notamment Premier ministre de la troisième cohabitation en 1997. Et pourtant, l’homme fut tant de fois meurtri.

Aux élections présidentielles de 1995, il arrive en tête des résultats, à une époque où la gauche était pourtant dévastée : les élections législatives de 1993 sont un désastre, Laurent Fabius démissionne de son poste de premier secrétaire du Parti socialiste. Son successeur, Michel Rocard, ne fait guère mieux aux élections européennes l’année suivante et Jacques Delors jette l’éponge. Toutes les « stars » lumineuses (auxquelles on peut même ajouter Bernard Tapie à l’époque) sont éclipsées par une lune discrète et rigoriste qui remporte les primaires. Lionel Jospin n’était pas un inconnu mais lui-même ne croyait pas à sa pole position au soir du 23 avril 1995. La suite est connue et appartient au patrimoine de la Ve République française.

L’homme ne mérite pas que l’on retienne essentiellement ce fameux premier tour des élections présidentielles de 2002. Il ne mérite pas que le séisme alors provoqué par la présence du Front national au second tour (de nos jours, une quasi-broutille) éclipse l’ensemble de son œuvre politique.

En France, on a parfois tendance à expliquer les qualités par un enracinement social, géographique, culturel ou cultuel. De Gaulle était charismatique car militaire ; Pompidou raffiné car normalien ; Chirac et Hollande « sympas » car corréziens ; Jospin honnête car protestant.

Ayant eu l’immense honneur de siéger au sein d’une commission qu’il présidait sur la déontologie de la vie publique, j’ai un jour eu un rendez-vous « budgétaire » en tête-à-tête à propos de la question du remboursement de mes frais de déplacement. « Vous enseignez le droit fiscal Madame la professeure, vous connaissez les règles » (la question concernait l’impossibilité de réserver une chambre d’hôtel la même semaine que le salon automobile. Ne restaient que des chambres à plus de 90 euros la nuit). Ce à quoi j’avais répondu que son sens de maîtrise des deniers publics l’honorait, mais que les hôtels qui demeuraient accessibles à moins de 90 euros la nuit n’étaient pas « convenables » pour une jeune femme. J’avais en réalité utilisé un terme bien plus populaire, le faisant précéder d’un « sauf votre respect Monsieur le Premier ministre… ». Le reste de la conversation sur la qualité de l’honnêteté qu’on lui prêtait sans discussion fut délicieux.

« Je ne sais pas pourquoi, tout le monde dit que je suis honnête parce que je suis protestant. Or je ne le suis pas ». Rigoureux, un brin rigide, Lionel Jospin l’était assurément. Mais sa sensibilité et son respect pour les jeunes femmes universitaires de la commission étaient tels qu’il était très à l’écoute. « Ma petite sœur s’appelle aussi Agnès. Et je l’aime beaucoup » avait-il dit à Agnès Roblot-Troizier dans un sourire émouvant.

Lors de la conférence de presse au moment de la remise du rapport, il présente la proposition relative à la réforme du scrutin électoral. Il nous regarde, Julie Benetti et moi, et précise dans un grand sourire que contre toute attente, les plus conservateurs n’étaient pas les plus âgés… Cette minuscule entorse au secret des délibérés nous honore encore.


Edito à retrouver dans la Semaine Juridique Edition Générale #13


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